Le blog du Temps de l'Immaculée.

L’Antéchrist a deux visages

19/03/2026

L’Antéchrist a deux visages

Thiel est invité par l’Académie des sciences morales et politiques à Paris pour parler de l’Antéchrist). Après Musk, voici Peter Thiel, fondateur de Paypal et de Palantir, grâce auquel l’auteur de Hillbilly Elegy a été propulsé à la vice-présidence des Etats-Unis. Le magnat de la Silicon Valley prône une sorte de techno-messianisme dans lequel une catégorie de « super hommes » (la « Race des Seigneurs ») centralisant le pouvoir économique et technique mondial , dépasse la démocratie, et redéfinisse la liberté, conduisant ainsi à « un scénario transhumain animé par une foi enthousiaste dans les développements prodigieux de la technologie ».

L’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran a constitué une violation du droit international. La justification de Donald Trump en est d’autant plus inquiétante, surtout pour l’avenir :

« Je n’ai pas besoin du droit international. Mes pouvoirs ne sont limités que par ma morale personnelle, par mon esprit ».

 

Je ne suis pas un dévot aveugle du droit international, je connais les hypocrisies et les lâchetés qui se cachent sous son apparence et je sais combien de crimes ont été commis en son nom, mais une telle déclaration prononcée par l’homme le plus puissant (et le plus arrogant) de la terre fait objectivement craindre le pire : si celui qui détient le pouvoir suprême ne reconnaît aucune limite extérieure à lui-même, qu’il s’agisse d’une norme internationale, d’une assemblée souveraine ou d’une tradition à respecter, et estime que lui seul décide et qu’il en répondra ensuite selon sa morale et son bon vouloir, nous sommes exposés à tous les risques et à tous les caprices.

 

Morale autarcique, esprit autoréférentiel, affirmation autocratique. Tout est entre ses mains et dépend de sa volonté de suprématie et d’omnipotence ; individu absolu doté du pouvoir absolu d’intervenir partout dans le monde où il le décide, de destituer à sa guise des chefs d’État, véritables ou présumés tyrans et criminels, en laissant en place ceux qui lui sont sympathiques, tantôt pour servir les intérêts américains, tantôt pour protéger l’humanité ; et prétention maintes fois déclarée de décider lui-même qui mettre à sa place, sans tenir compte des peuples et des personnes directement concernées. Bien qu’étant un leader populiste, le peuple souverain n’est même pas pris en considération.

 

Netanyahu est du même avis, à en juger par ses décisions unilatérales et, selon lui, préventives, d’attaquer tous les pays voisins, sans aucune justification tirée du droit international et sans tenir compte de l’ordre mondial.

 

Comme le disent certains psychopathes : « Il me regardait de travers, alors je l’ai tué avant que ce soit lui qui me tue».

 

Contrairement à de nombreux observateurs progressistes, je n’ai aucun préjugé à l’égard de Trump, bien au contraire ; mais la réalité des faits impose de tirer ces conclusions, notamment parce que l’avenir de tous est en jeu.

 

J‘ai trouvé inquiétante et, à d’autres égards, grotesque cette chaîne pseudo-mystique dans le bureau ovale de la Maison Blanche [cf. Quand Trump joue les gourous], déjà théâtre d’autres représentations néfastes, avec ce groupe de pasteurs évangélistes en prière autour de Trump, comme s’il s’agissait d’un gourou ou d’un chef spirituel (mais n’est-ce pas le même ami d’Epstein et quel poids ces dossiers ont-ils sur ses décisions ?). Et dire que les fondamentalistes religieux sont censés être ceux qui sont abattus à Téhéran…

 

Par pitié, n’attribuons pas tous les fanatismes à la religion. Il y a religion et religion : dans l’histoire du christianisme, il y a saint Augustin et saint Thomas ou, sur le plan pratique, saint François et saint Benoît, et il y a les fanatiques qui ont massacré et persécuté au nom de la foi, les inquisiteurs, les simoniaques et enfin les chrétiens des sectes pseudo-évangéliques… Dans le monde islamique aussi, il y a des fanatiques et des terroristes, et il y a les soufis et les derviches.

 

Ce Dieu nationaliste qui veut la guerre et encourage son peuple élu (qu’il s’agisse d’Israël, de l’État islamique ou des États-Unis) est préoccupant. Cette image de pasteurs évangéliques touchant le messie Trump lors d’une prière d’État, invoquant un Dieu drapé de « stripes and stars » qui bénit les guerres et les raids aériens, même lorsqu’ils frappent des écoles d’enfants, est déconcertante. Cela me semble être la caricature d’un rite sacré, ce qu’on appelle une contre-initiation ; quelque chose comme une séance de spiritisme et une imitation grotesque à l’envers d’une cérémonie religieuse.

 

Je vois peu de Christ, et une odeur sulfureuse d’Antéchrist dans ces mots et ces images, dans ce Dieu-Bombe qui résout de manière aussi drastique chaque « peccata mundi », en considérant comme universel et objectif le point de vue d’un puissant de la terre.

Eh oui, l’Antéchrist.

 

Dimanche prochain, Peter Thiel, entrepreneur et intellectuel, fondateur de PayPal et de Palantir [Palantir Technologies, entreprise de services et d’édition logicielle spécialisée dans l’analyse et la science des données alias les « big data »], mentor de Vance, partisan de Trump [accessoirement homosexuel, il a « épousé » son partenaire en 2017] et théologien d’un techno-spiritualisme élitiste, que l’on pourrait qualifier de techno-gnose [la gnose, du  grec gnôsis, « connaissance » est une doctrine ésotérique proposant à des initiés une voie vers le salut, par la connaissance de certaines vérités cachées sur Dieu, le monde et l’homme]. viendra à Rome pour un symposium à l’Angelicum [Université pontificale Saint-Thomas-d’Aquin à Rome].

 

J’ai lu il y a quelque temps son petit livre The Straussian Moment (un essai datant d’il y a près de vingt ans).

Thiel a de bonnes lectures : Leo Strauss [cf. annexe], René Girard, Carl Schmitt, et même Tolkien.

 

Et il a compris trois choses qui ne sont pas sans importance :

Tout d’abord, le défi qui s’ouvre dans le monde est avant tout spirituel, qu’il interprète avec une tournure apocalyptique et des tons qui évoquent l’Armageddon [lieu de la bataille entre les rois de la Terre et le Dieu Tout-Puissant dans le texte de l’Apocalypse] et l’Antéchrist.
Deuxièmement, il faut s’ouvrir à l’avenir et à ses scénarios possibles, se confronter sans préjugés aux nouvelles technologies, oser, bouleverser les domaines, ne pas rester enfermé dans l’enceinte prudente et obtuse du présent.


Enfin, ou plutôt au milieu, il faut liquider l’idéologie woke, son entrelacement libéralo-radical, néfaste pour le monde.
Sur le plan macro-politique, l’idée de Thiel est de dépasser la démocratie et de redéfinir la liberté, de s’en remettre à une élite de titans pour changer le monde grâce à la technologie. Le thème de fond est la religion repensée avec l’IA. En somme, la pensée de Thiel est une théologie techno-politique.

 

Dans un livre qui vient de paraître, Critica della ragione digitale, Eugenio Mazzarella [ndt: philosophe italien né en 1951, ex-député Partito Democratico, spécialiste de Heidegger. Il s’intéresse en particulier aux liens entre philosophie, technique, spiritualité et anthropologie] consacre les dernières pages de son essai à Thiel, à son techno-spiritualisme à fondement théologique. Et à ses applications, ce « juste mélange de violence et de paix » exercé par ceux qui, écrit Thiel, « détiendraient le terrible pouvoir lié à une centralisation économique et technique étendue à l’ensemble du monde ».

 

L’intelligence artificielle, le silicium des puces, est considérée par Thiel comme « l’Antéchrist de notre époque » ; mais elle devient finalement le remède, le Kathéchon, le salut du monde à partir de l’Occident, de l’Apocalypse, si elle est entre les mains de ces Surhommes ou Superhommes. Bref, l’Antéchrist a deux visages. C’est un peu comme transformer le poison en médicament.

 

Tout cela, comme le soutient Elon Musk sur d’autres fronts, conduit à un scénario transhumain, animé par une foi enthousiaste dans la technique et ses développements prodigieux.

 

Mazzarella n’a pas tort de voir dans cette manipulation l’utilisation d’êtres humains par d’autres êtres humains spéciaux, que nous pourrions définir, à la manière de Nietzsche, comme la Race des Seigneurs, par le biais de l’intelligence artificielle.

 

La réponse du philosophe italien [Eugenio Mazzarella] à l’eschatologie inquiétante du techno-gnostique Thiels est de s’en remettre à la triade révolutionnaire de la modernité : liberté, égalité, fraternité.

 

Je dirais au contraire: laissons de côté l’Antéchrist dans ses deux versions, maléfique et salvatrice ; puis répondons par l’intelligence critique, la liberté responsable et l’humanisme fondé sur la civilisation et la tradition.

 

Mais tout discours de principe est insuffisant, il ne peut se résoudre uniquement à un ordre théorique, il y a des forces en présence et des acteurs en action, il faut y répondre. Face à ce scénario, il ne suffit pas de se dérober en disant : je ne partage pas et je ne condamne pas, je n’ai pas les éléments pour juger...

 

Lorsque l’enjeu concerne l’humanité, se contenter de survivre peut être compréhensible pour les sujets individuels sans défense, mais pas pour ceux qui doivent diriger les peuples et les États. Bien sûr, avec réalisme, avec prudence, en mesurant ses forces, en cherchant des soutiens ; mais il y a des points fermes et des biens non négociables.

 

Laissons de côté l’Antéchrist, mais ne nous lavons pas les mains devant le Christ en croix.


Marcello Veneziani
La Verità – 11 mars 2026 via Benoit et moi