Le blog du Temps de l'Immaculée.
28/06/2026
Les raisons d'y croire
On ne peut méconnaître un principe élémentaire de la méthode historique : l’histoire s’écrit d’abord à partir de témoignages. Que ceux-ci rapportent des événements ordinaires ou extraordinaires, ils constituent des documents que l’historien doit examiner, et non écarter a priori. De ce point de vue, l’œuvre de Grégoire apparaît moins comme le recueil naïf de croyances populaires que comme la conservation d’un vaste ensemble de témoignages sur son époque, dont la valeur documentaire est aujourd’hui largement reconnue.
À cela il faut ajouter sa proximité avec les événements : dans les livres les plus contemporains de son Histoire des Francs, il est souvent témoin direct, ou presque.
Il faut également reconnaître sa remarquable culture de l’enquête. Il ne se contente pas de recopier des traditions : il cite fréquemment ses informateurs, distingue ce qu’il a vu de ce qu’on lui a rapporté, etc. Il indique même à plusieurs reprises qu’il refuse de rapporter des faits dont il n’a pu vérifier la réalité.
Grégoire est un descendant d’une lignée épiscopale de la primitive Église. Il reçoit en héritage un patrimoine mémoriel familial qui s’étend sur plusieurs générations. Dès son enfance, il recueille soigneusement ces traditions, qu’il enrichira par la suite en s’intéressant à celles des cités où il réside, d’abord Brioude, puis Tours. Il a donc accès à des sources précieuses et anciennes qui touchent à l’Antiquité chrétienne.
Son accession à l’épiscopat de Tours, en 573, le place au centre de la vie politique et religieuse de son époque. Il est aux premières loges pour observer ce qui se passe dans le monde qui l’entoure. Il s’en fait le chroniqueur constant et attentif, notant aussi bien un meurtre survenu dans la famille royale qu’un crime passionnel survenu chez un artisan, une catastrophe naturelle qu’une guérison miraculeuse supposée, un épisode climatique inhabituel que l’élection d’un pape. Ce travail de journaliste avant l’heure offre un irremplaçable éclairage sur son époque et sur ses contemporains.
À Tours, il a pu fréquenter celles et ceux qui ont vécu près de sainte Clotilde les dernières années de sa vie, après qu’elle s’est définitivement retirée au couvent Saint-Pierre-le-Puellier, qu’elle avait fondé. Clotilde est morte en 542, mais elle a laissé des archives et le souvenir des récits qu’elle faisait à son entourage. C’est donc par une source presque directe que Grégoire peut nous informer des origines de la dynastie mérovingienne, de son implication en 451 dans la défaite d’Attila aux champs Catalauniques, des circonstances de l’arrivée de Clovis au pouvoir et de celles de sa conversion. Ainsi met-il en place le socle historique du récit fondateur de l’histoire de France.
Passionné avant tout par les racines chrétiennes du monde qu’il voit naître et par l’action persévérante de Dieu dans le temps, il consacre une large part de son travail à recenser les martyrs et les grandes figures de sainteté de Gaule, mais aussi d’Europe et même d’Orient. Il n’hésite pas à envoyer des émissaires dans l’Empire byzantin afin d’y travailler dans des bibliothèques, épargnées, elles, par les destructions massives causées au début du Ve siècle en Occident lors des grandes invasions barbares. Ainsi récolte-t-il des documents rares et précieux qui nourrissent son œuvre et qui, sans lui, auraient été perdus.
Si, dans La Gloire des martyrs, puis dans La Gloire des confesseurs ou dans La Vie des Pères, il offre des renseignements historiques précieux sur la vie et le témoignage de 112 martyrs (sans parler des martyres collectifs comme ceux de Cologne ou d’Agaune), il collecte aussi le récit de leurs miracles, leurs reliques, et les témoignages relatifs aux pèlerinages organisés sur leurs tombeaux.
Pour avoir en sa jeunesse bénéficié d’une grâce de guérison en venant à Tours prier sur le tombeau de saint Martin, il veillera durant tout son épiscopat à la restauration de sa basilique, à la mise en valeur du pèlerinage et au recueil sérieux et organisé des miracles et des grâces obtenues.
En savoir plus
Né le 30 novembre 538 ou 539 à Clermont-Ferrand, fils de Georgius Florentius, aristocrate gallo-romain, et de la noble Armentaria, Grégoire perd tôt son père. Il est alors éduqué dans sa famille maternelle. Il s’agit des deux côtés de familles catholiques de rang sénatorial établies essentiellement au sud de la Loire et qui, après la victoire de Clovis en 508 sur les Wisigoths ariens – oppresseurs des catholicités du Centre et du Sud-Ouest – sont aussitôt passées au service du roi mérovingien converti.
Tout naturellement, il suit ce qui est devenu la tradition familiale en devenant prêtre. L’on compte dans ses ancêtres de nombreux évêques, de Clermont, de Lyon, de Langres. Devenu prêtre, il intègre le clergé de Brioude et se passionne pour la vie et les miracles de l’évangélisateur de la région, Julien.
C’est là qu’en 573, non sans d’âpres tractations politiques et maintes difficultés, on vient le chercher pour succéder à l’un de ses oncles sur le siège de Tours, qui n’a rien perdu de son immense prestige.
Jusqu’à sa mort, le 17 novembre 594, Grégoire se montrera un évêque sérieux et attentif à remplir saintement ses fonctions, en dépit des nombreuses sollicitations qui l’entourent et qui l’obligent à intervenir dans les affaires politiques de son temps. Il parvient cependant à mener de front jusqu’à sa mort une œuvre historique importante et fondamentale, conscient, en cette période d’invasions et d’écroulement de la civilisation latine, du devoir de transmettre. Si Grégoire reste dans les mémoires pour son Histoire des Francs, son œuvre historique ne se limite pas à ce seul ouvrage.
Il se lamente toutefois de devoir user d’une langue abâtardie, truffée de termes celtiques et germaniques s’il veut être compris de son peuple. Il prend au sérieux le rôle d’enseigner dévolu à l’évêque. Quoiqu’il advienne, il replace toujours les événements qu’il rapporte sous le regard de Dieu. Sa vision du monde est profondément chrétienne et eschatologique.
L’élection du pape Grégoire le Grand sera le dernier événement qu’il signalera, soulignant combien le destin de l’Église – dont il ne désespère jamais, puisque le Christ la gouverne – demeure jusqu’à son dernier souffle sa préoccupation.
Il est proclamé saint par la vox populi, ainsi que cela se pratiquait alors. Son culte local s’étant maintenu au fil des siècles, Rome ne reviendra jamais sur cette canonisation populaire.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Au-delà
Il n’est pas un historien au sens moderne car, en plus de raconter ce qui s’est passé, il montre l’action de Dieu dans l’histoire. Mais son adhésion à une vision chrétienne du monde ne le disqualifie pas comme historien ; elle oblige simplement à lire ses récits avec les mêmes précautions critiques que celles appliquées à toute source ancienne.
Aller plus loin
Saint Grégoire de Tours, Œuvres complètes.
En complément
Odon de Cluny, Vita sancti Gregorii Turonensis, dans Patrologia Latina, t. 133, Éditions Jacques-Paul Migne, Paris, 1853, col. 721-742.
Jean Verdon, Grégoire de Tours, « le père de l’Histoire de France », Horvath, 1989.
Charles Lelong, Saint Grégoire de Tours, C.L.D., 1995.
Source : 1000 raisons de croire, avec leur aimable autorisation.