Le blog du Temps de l'Immaculée.

Ces causes qui dérangent

10/06/2026

Ces causes qui dérangent

Il est douloureusement frappant, lorsque l’on voit aboutir en masse les dossiers de béatifications des martyrs de la Cristiada mexicaine ou de la guerre civile espagnole, pour ne s’arrêter qu’à des cas relativement récents, de constater combien ceux de la Révolution française ont été volontairement ensevelis dans l’oubli et ce dès la Restauration.

 

 

Il y avait à cela à l’époque quelques raisons respectables : refus de l’Église et de la monarchie restaurée de rouvrir les blessures d’un passé sanglant, souci de réconciliation nationale et de réparation d’un tissu social en lambeaux, désir de pardon qui interdisait de stigmatiser les descendants des bourreaux en leur faisant supporter le poids de crimes dont ils étaient innocents, souci de ne pas étaler aux yeux de la catholicité entière des abominations susceptibles de nuire à la réputation de la France et des Français en révélant au monde jusqu’à quels abîmes de violence avait sombré le pays le plus civilisé du monde …

 

Tout cela partait d’excellentes intentions mais reposait sur une  erreur d’analyse irréparable: l’illusion que le camp opposé accepterait une politique d’oubli et de pardon qui lui était odieuse. En fait, il fut aisé aux ennemis de l’Église, lorsque, dans les années 1850, les témoins oculaires des crimes révolutionnaires eurent disparu, d’imposer un récit des événements où les catholiques massacrés allaient redevenir des « fanatiques » opposés aux Lumières qui avaient donc bien mérité leur sort et que l’on pourrait désormais présenter en bourreaux et non plus en victimes. Dans ce contexte, il allait devenir de plus en plus difficile d’ouvrir la cause de martyrs de la Révolution, d’autant que l’instauration de la  3e République et le Ralliement interdisaient de se mettre le pouvoir français à dos.

 

Les quelques causes qui surnageraient, hormis le cas des martyrs de septembre 1792 à Paris, horriblement trucidés dans les prisons parisiennes pour le seul crime d’être prêtres ou évêques, voire simples séminaristes, coupables de n’avoir pas prêté le serment schismatique à la constitution civile du clergé, ou les vieux prêtres lavallois, seraient celles des religieuses d’Orange, de Valenciennes ou de Compiègne que l’on affirmerait, un peu vite d’ailleurs, étrangères aux querelles politiques. Car il conviendrait de démontrer que les suppliciés avaient bien été mis à mort in odium fidei et non en raison de leurs engagements royalistes, gageure car les deux étaient pour les contemporains inextricablement liés. On le verrait bien en 1984 avec les dossiers des martyrs d’Avrillé près d’Angers, en plein Ouest insurgé donc, où l’on s’échinerait à prouver que les suppliciés n’avaient été ni de près ni de loin mêlés à l’insurrection, ce qui ferait repousser l‘essentiel des noms.

 

Dans ces conditions, rouvrir la cause de Madame Élisabeth, sœur cadette de Louis XVI guillotinée le 10 mai 1794, coupable de sa seule naissance, risquait d’être difficile. Ouverte dans les années 1930, refermée en raison de l’Occupation et jamais reprise car trop en décalage avec les orientations ecclésiologiques de l’après-guerre et de l’après-concile, elle n’intéressait plus, tant une certaine littérature édifiante avait réussi à métamorphoser cette jeune fille qui mourut à tout juste trente ans, scientifique de haut niveau et cavalière redoutable, en « pieuse vieille fille » et en religieuse ratée, bien que, de son propre aveu, elle n’ait jamais eu la vocation, ce qui rendait sa personnalité difficile à saisir au XIXe siècle. La conférence épiscopale comme l’opinion pouvaient se demander en quoi elle nous concernait ; pis encore, l’on soupçonnait les milieux royalistes d’être en embuscade derrière la cause de la sœur de Louis XVI, et, horresco referens, l’extrême droite avec eux. Ce fut donc une « divine surprise » au sens propre du terme qu’une assez stupéfiante majorité de l’épiscopat français ait acté la réouverture de la cause, ce alors que le gouvernement socialiste venait d’ostensiblement bouder la canonisation du premier saint martyr de la Révolution, le frère Salomon Leclercq qui avait eu la bonne idée d’opérer un miracle en Amérique du Sud …

 

Après presque dix ans, le dossier de Madame Élisabeth part pour Rome. On a fait en sorte de gommer autant que possible son appartenance à la famille royale, ses engagements politiques, solides et revendiqués pourtant. On a renoncé à en faire une  martyre puisque d’autres raisons expliquaient sa condamnation à mort et qu’elle périssait non pas en haine de la foi mais en haine de « la tyrannie ». Tout cela, disons-le, est un peu hypocrite, tout comme de mettre en avant l’exemple qu’elle pourrait être, en raison de son dévouement aux siens, pour toutes celles contraintes à un célibat non choisi. L’on trouverait aisément, surtout dans le contexte actuel, d’autres raisons de prendre la princesse pour modèle …

 

Mais au fond, qu’importe si jamais la cause aboutit et si quelque miracle conduisait à sa béatification ? Élisabeth de France a maintes leçons à dispenser !

 

 

Anne Bernet, Madame Elisabeth, Livres en Famille