Le blog du Temps de l'Immaculée.
13/04/2026
TRIBUNE. Le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) est à l'initiative d'un texte rappelant la dramatique situation des chrétiens dans le plus grand pays d'Afrique. Notre ami Christophe Bilek est signataire de cette tribune parue dans le JDD.
À la veille d'une visite historique du pape Léon XIV en Algérie, alors que la quasi-totalité des églises protestantes y ont été fermées et que la liberté de religion y est réduite à une simple formulation dans la Constitution, nous, signataires de cette tribune, chrétiens algériens, responsables politiques, experts des droits de l'homme, journalistes, philosophes, juristes et écrivains, appelons la France et l'Europe à regarder en face la réalité que vivent les chrétiens en Algérie. Une souffrance méconnue, pourtant à nos portes. Selon la Constitution algérienne, l'islam est la religion d'État, ce qui fait dire à l'ancien président du Haut conseil islamique qu'« un Algérien ne peut qu'être musulman » (2021).
On recense pourtant plus de 150 000 chrétiens en Algérie, la plupart convertis depuis les années 1990. Une grande majorité est protestante évangélique, mais subsiste également une petite communauté catholique, composée essentiellement d'étrangers. Par leur engagement au service du bien commun, les chrétiens constituent une richesse pour la société algérienne.
Pourtant, ils vivent dans un climat de pression constante, subissant les effets d'une politique qui vise à étouffer toute expression religieuse autre que l'islam. L'Algérie impose en effet une identité unique, à la fois arabe et musulmane, au détriment des minorités : en particulier juives, ahmadies et chrétiennes. En 2020, la liberté de conscience était purement et simplement retirée de la Constitution.
Le système est bien rodé. De sa naissance à sa mort, le chrétien subit le poids d'une administration qui lui est ouvertement hostile. Le Code de la famille, inspiré du droit musulman, interdit notamment à une femme musulmane d'épouser un chrétien et la prive d'héritage en cas d'apostasie. Les prénoms chrétiens sont refusés à l'état civil, et certains se voient refuser une sépulture chrétienne.
Lois répressives
Par ailleurs, les autorités ont progressivement verrouillé toute forme de « dissidence spirituelle » à coups de lois répressives. Une ordonnance de 2006 soumet le culte chrétien à un régime d'autorisation restrictive, tandis qu'une loi de 2012 sur les associations renforce le verrouillage administratif quant aux lieux de culte. En conséquence, aujourd'hui, 58 églises évangéliques ont été fermées par l'État, contraignant les fidèles à la clandestinité.
Pratiquer sa foi chrétienne expose aussi à des sanctions pénales. Cette même ordonnance de 2006 punit de cinq ans de prison et d'une lourde amende le chrétien « prosélyte », qui aurait tenté de « séduire » un musulman, ou d'ébranler sa foi. Ces dispositions servent à traquer les symboles chrétiens et les témoignages publics de foi. L'interdiction du blasphème complète cet arsenal. Les autorités sanctionnent le chrétien missionnaire mais aussi le musulman apostat, soumis par ailleurs à la stigmatisation sociale. Selon l'ONG Portes Ouvertes, plus de cinquante chrétiens ont été poursuivis ces dernières années. Parmi eux, les chrétiens kabyles sont en première ligne.
La situation de l'Église catholique, plus discrète mais non moins contrainte, reste difficile. Elle évolue dans un cadre étroitement surveillé, où toute attitude missionnaire lui est interdite. En septembre 2022, Caritas Algérie a ainsi été fermée par le gouvernement. Dans ce contexte, la visite du Saint-Père du 13 au 15 avril constitue un moment charnière pour mettre en lumière la situation des chrétiens. La France doit s'en saisir dans le cadre de son dialogue avec l'Algérie. De plus, l'accord d'association de 2002 qui lie l'Union européenne avec l'Algérie fait du respect des droits de l'homme une condition essentielle de la coopération : il doit être appliqué.
Il appartient aussi aux dirigeants français d'inscrire explicitement la question de la liberté religieuse en Algérie à l'agenda diplomatique et de demander en particulier la réouverture des lieux de culte chrétiens. La France garantit pleinement la liberté du culte musulman sur son territoire : les quelque 2 300 mosquées sont majoritairement fréquentées par des fidèles d'origine algérienne. Elle est légitime à exiger du régime algérien que les droits des chrétiens soient respectés.
SIGNATAIRES
Boualem Sansal, écrivain, académicien, Alexandre Jardin, écrivain et cinéaste, Robert Redeker, philosophe, Pierre Manent, directeur d'études à l'EHESS, Noëlle Lenoir, présidente du comité de soutien à Boualem Sansal et ancienne ministre, Gilles-William Goldnadel, avocat, Cédric Dubucq, avocat, Luc Fontaine, magistrat honoraire, Christophe Eoche-Duval, haut fonctionnaire et essayiste, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, Koucela Kab, chrétien kabyle, Djamila Djelloul, chrétienne d'origine algérienne, auteur, Monique Yakout, chrétienne kabyle, auteur, Arnaud Benedetti, politiste et fondateur du comité de soutien à Boualem Sansal, Annie Laurent, docteur d'État en sciences politiques, journaliste spécialiste des relations entre l'Église et l'islam, Bryan Gonsalves, journaliste, Hamid Arab, directeur du Matin d'Algérie, Louiza Abchiche, vice-présidente de Human Rights of Kabylia, Guillaume de Thieulloy, directeur de l'Observatoire de la christianophobie, Moh-Christophe Bilek, fondateur de l'association Notre-Dame de Kabylie et du Forum Jésus le Messie, Yann Baly, président de Chrétienté-Solidarité et de l'Agrif, Thibault van den Bossche, chercheur associé à l'ECLJ, Joel Veldkamp, directeur du plaidoyer de Christian Solidarity International, Mourad Amellal, porte-parole de la Ligue kabyle des droits de l'homme, Ferhat Mehenni, homme politique, essayiste, artiste, Nicolas Bay, député au Parlement européen, Dr Charlotte Touati, historienne, Pierre Vermeren, professeur des universités, Olivier Roy, professeur à l'Institut universitaire européen de Florence, Aurélien Véron, conseiller de Paris, Suzy Simon-Nicaise, présidente du Cercle algérianiste national, Mgr Dominique Rey, évêque émérite du Diocèse de Fréjus-Toulon, Yassine Mansour, juriste et écrivain, père François Jourdan, théologien et islamologue, Philippe d'Iribarne, chercheur, directeur de recherche au CNRS, Grégor Puppinck, directeur de l'ECLJ, Constance Avenel, chercheuse associée à l'ECLJ, initiateurs de la tribune.